LES FUMEES

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Lors d'un incendie, la fumée représente quatre dangers :

  • étant opaque, elle gêne considérablement l'évacuation d'un bâtiment en feu et la progression des secours ;
  • si elle est inhalée, elle provoque des brûlures internes des poumons et des voies aériennes, qui s'ajoute à la toxicité des gaz ;
  • elle transporte de la chaleur (gaz et particules chaudes) ; en provoquant une élévation de température dans les locaux où elle se répand, elle peut provoquer la naissance d'un autre feu éloigné du foyer initial ;
  • la plupart du temps, elle contient des gaz imbrûlés issus de la pyrolyse des matériaux ; lorsqu'elle se mélange à l'air, elle peut provoquer une explosion de fumées (backdraft) ou un embrasement généralisé éclair (flashover).

Elle a également un « effet de filtre » qui modifie la perception des couleurs par les pompiers, et donc la lecture du feuLa première étape d'une intervention consiste en une reconnaissance, dite « reco » dans le jargon des pompiers. Elle permet : dans certains cas, de connaître l'origine du feu (ce qui n'est pas évident pour un feu d'intérieur, notamment en absence de témoins), de repérer la géographie des lieux de l'intervention (accès au foyer, sauvetage…), de repérer et de fermer les arrivées d'énergie (alimentation de gaz et éventuellement d'électricité) ainsi que les flux d'air (ventilation, climatisation), de repérer les risques spécifiques (stockage de bouteilles de gaz, produits chimique…) et les éventuelles victimes. Un feu en extérieur peu étendu ne nécessite habituellement pas de reconnaissance. À l'inverse, un feu de cave ou de parking peut nécessiter une longue reconnaissance pour repérer le foyer dans l'obscurité. La reconnaissance est un bilan de situation. De ce bilan découle l'idée de manœuvre et donc la façon dont va être traité l'intervention. C'est la phase la plus importante dans la marche générale des opérations (MGO). Si la reconnaissance est mal faite, l'intervention peut prendre une tournure catastrophique. La « lecture du feu » est l'analyse par les pompiers intervenant des signes précurseurs des phénomènes thermiques, qui se fait au cours de la reconnaissance mais aussi de l'intervention.  : des flammes jaunes vont paraître rouges à travers la fumée, et si le plafond de fumées est épais, il peut cacher les rouleaux de flamme annonçateurs de l'embrasement généralisé éclair.

L'inhalation de fumée par une personne est très dangereuse. C'est la cause principale de décès lors d'un incendie. L'effet toxique évoqué plus haut peut persister après extinction de l'incendie. L'inhalation de fumée refroidie est d'autant plus pernicieuse qu'elle n'entraîne pas de sensation de gêne à court terme. Naturellement, face à ces dangers, il existe des «limites de tolérance humaine» qui valent aussi bien pour les personnes directement impliquées que pour celles qui seront appelées à intervenir dans le cadre des opérations de sauvetage et d'extinction. Ces limites sont susceptibles de varier dans de larges plages dépendant principalement de la qualité des moyens de protection individuelle et/ou d'intervention mis à la disposition des deux populations citées. Lorsque l'une d'entre elles est dépassée, les chances de survie des individus sont considérablement affaiblies.

 

 

Je vous propose d'étudier ces «limites de tolérance humaine», dont la connaissance par les sapeurs-pompiers doit être vitale. Pour cela, il nous semble nécessaire d'étudier deux dangers:

• Les gaz toxiques.
• La chaleur.

des mesures de prévention et de prévision qui permetes de protéger les personnes directement exposé et pour permettre aux sapeurs-pompiers d'intervenir avec efficacité.

Le danger des fumées découle de l'association de trois paramètres important qu'il convient d'apprécier: l'abaissement de la visibilité liée à l'opacité des fumées, leur toxicité, et la vitesse de production. Le premier paramètre cité, l'abaissement de la visibilité, est tout simplement lié aux volumes de fumées produits par la combustion des matériaux solides et/ou liquides impliqués dans les incendies, à leur opacité et leurs vitesses de production. L'abaissement de la visibilité provoque une perte de l'orientation, un effet de panique, et une occultation partiel ou total des possibilitées de sortie.

Les volumes produits

 

Lorsque les incendies prennent naissance à l'air libre, les volumes de fumées produits peuvent se développer dans un espace à trois dimensions et se mélanger en «quantité infinie» avec l'atmosphère. Dans les environnements clos, la situation est tout autre, puisque les volumes de fumées produits ne peuvent se développer que dans un volume réstreint. L'unique point commun aux deux situations rencontrées reste la quantitée de fumées produits lors de l'incendie. Ce sont «sensiblement des invariants» qui ne vont dépendre que de la qualité et de la quantité des matériaux solides et liquides qui alimente l'incendie. Dans le cadre de travaux de recherche déjà anciens, ces volumes ont fait l'objet d'évaluations . Ils se mesurent toujours en millions de m3. Pour s'en convaincre, il suffit de donner quelques indications volontairement simplifiées et reposant sur les volumes de fumées produits par la combustion des principaux matériaux que l'on rencontre dans la plupart des incendies conventionnels.

Tableau 1
Estimation des volumes de fumées produits par la combustion de quelques matériaux courants
m3 de fumées produits par la combustion de 10 kg de matériaux.

Papier
10000 m3
Polyuréthane
22000 m3
Polyéthylène
22000 m3
Caoutchouc
25000 m3
Essence
25000 m3
Gasoil
25000 m3

 

A l'évidence, la lecture de ce premier tableau montre que les volumes de fumées produits par la combustion de faibles quantités de matières dépassent largement ceux de la plupart des bâtiments conventionnels. A titre d'exemple, indiquons qu'une automobile moderne comprend plus de 100 kg de matières plastiques, représentant environ 20% de son volume, et cinq pneumatiques. En cas d'incendie, il est facile d'imaginer que les volumes de fumées produits seront infiniment plus grands que celui du garage l'abritant. Pour les seules matières plastiques, ils seront de l'ordre de 220000 m3 ! Dans un appartement moderne, les matières plastiques occupent une place prépondérante et il suffit de la combustion de quelques dizaines de grammes de ces matières pour voir les fumées l'envahir…

L'opacité des fumées

Les études permettant d'apprécier l'opacité des fumées produites lors des incendies sont nombreuses, mais si l'on ne s'arrête qu' aux matériaux déjà cités, il faut noter:

• pour le caoutchouc, une production de «fumées opaques et âcres» rendant «délicates la reconnaissance et la progression»;
• pour les mousses de polyuréthane et selon leur qualité, une «combustion avec flamme rouge et claire et fumées noires», une «fumée noire, puis grise», des «fumées noires s'éclaircissant ensuite», une «flamme assez vive avec fumées noires». En contradiction avec ce qui précède, une source fait état de fumées blanches, mais nous devons indiquer qu'elles présentent la même opacité que les fumées noires;
• pour les hydrocarbures, des fumées denses et noires;
• pour les matières plastiques autres que le polyuréthane, les couleurs des fumées vont du blanc (polyéthylènes, polypropylènes, polyamides…) au noir (PVC souples, PVC rigides, polychlorures de vinyle, polystyrènes, polyesters…).

Un dossier y est consacré «Le feu, les plastiques, l'habitation et les sapeurs-pompiers» indique:

• que «les sapeurs-pompiers constatent qu'il y a de plus en plus de fumées lors des incendies» et que cela résulte «de la part croissante des plastiques dans les équipements»;
• que «la fumée est le résultat d'une combustion incomplète» conduisant à la formation «de fines particules liquides et solides en suspension dans le mélange des gaz de combustion»;
• que «ce sont ces particules solides qui provoquent l'opacité des fumées» et qui, en se déposant sur les masques des ARI, abaissent encore la visibilité des intervenants.

Il précise aussi que:

• «Le polystyrène donne une importante fumée noire»,
• «Le PVC donne une fumée noire»,
• «Le polyester donne une fumée noire moins abondante»,
• «Le caoutchouc naturel et les caoutchoucs synthétiques brûlent en donnant une très importante fumée noire».

La vitesse de production

Dans un incendie, la production des fumées est immédiate et précède toujours les effets thermiques. Elle résulte de cinq phénomènes: la vaporisation, la distillation, la décomposition, la pyrolyse et la combustion. Leur présentation ne nous semble pas indispensable, mais il doit cependant être indiqué que la pyrolyse des matériaux se poursuit même si l'oxygène de l'air manque, et qu'elle produit alors d'importants volumes de fumées et de suies qui peuvent conduire au redoutable phénomène de «backdraft» . Pour ce qui est de la vitesse de production des fumées, il peut être intéressant de donner quelques ordres de grandeur.

A titre d'exemple:

• un foyer de pneumatiques offrant une superficie enflammée de 9 m2 produit 5400 m3 de fumées en trois minutes, soit 30 m3/s,
• un foyer de 29 m3 de bois produit 1350 m3 de fumées en 2,5 minutes, soit 9 m3/s.

Par ailleurs, nous avons relevé des données portant sur les vitesses de production des fumées lors d'incendies de véhicules vides. Indiquons encore que les vitesses de production des fumées dépendent largement des matériaux impliqués. C'est ainsi qu'elles sont quatorze fois plus grandes pour un feu de polyuréthane que pour un feu de bois.

Tableau 2
Vitesses de production des fumées pour des feux de véhicules vides

Type de véhicules Vitesse de production des fumées en m3/s
Une ou deux voitures légères
20 à 40
1 poids lourd ou un bus
60 à 90

La toxicité des fumées

Les composés gazeux constituant les fumées peuvent être séparés en deux grandes classes de base:

• les gaz asphyxiants, voire même toxiques,
• les gaz irritants.

Nous ne nous intéresserons qu'aux gaz asphyxiants et/ou toxiques, capables de provoquer une atteinte des voies respiratoires conduisant à la mort quasi certaine des personnes qui les auront respirés. Naturellement, cela vaut aussi bien pour les victimes directes des incendies que pour les victimes indirectes, parmi lesquelles peuvent se trouver les sapeurs-pompiers qui auraient été amenés à intervenir sans être équipés de moyens de protection adaptés (ARI). Contrairement à une idée reçue, ces gaz asphyxiants et/ou toxiques ne sont pas très nombreux. La plupart des auteurs les limitent en effet au CO, au CO2, au HCN, à l'HCl, aux NOx, à l'acroléine et aux formaldéhydes. Nous nous arrêterons simplement sur les cinq premiers cités, car l'étude de quelques titres permet d'en rattacher la production aux principaux matériaux qui alimentent la plupart des incendies conventionnels.

Tableau 3
Principaux gaz toxiques produits par la combustion des matériaux alimentant la plupart des incendies conventionnels

Matériaux
CO2
CO
HCN
HCl
NOx
Polyéthylène
Oui
Oui
PVC
Oui
Oui
Oui
Polyuréthane
Oui
Oui
Oui
Oui
Papier
Oui
Oui
Hydrocarbures
Oui
Oui
Caoutchouc
Oui
Oui

L'oxyde de carbone (CO) est un gaz asphyxiant très dangereux dont les concentrations toxiques ont un effet immédiat. Elles peuvent provoquer l'inconscience en quelques instants.

Tableau 4
Effets du CO sur l'homme
Durée de l'exposition en minutes.

Taux de CO (ppm) Maux de tête Perte de conscience Décès
1000 15 30 60
2000 10 20 45
6000 10 à 15
12000 2

L'acide cyanhydrique (HCN) est un produit particulièrement toxique. Gênant à 20 ppm, sa concentration devient mortelle lorsqu'elle s'établit à des valeurs comprises entre 100 et 200 ppm.

Tableau 5
Effets de l'acide cyanhydrique (HCN) sur l'homme

Concentration en HCN (ppm)

Symptômes
0,2 à 5 Seuil de l'odeur
10 Limite admissible pour une exposition de huit heures
20 à 35 Maux de tête après quelques heures
45 à 55 Toléré pendant 30 minutes sans problème
100 Mort en 1 heure
180 Mort en 10 minutes
280 Mort immédiate

Le gaz carbonique (CO2) offre des concentrations dangereuses lorsque son pourcentage par volume d'air est de l'ordre de 10%. Il conduit aussi à une accélération du rythme respiratoire, favorisant l'inhalation des autres gaz toxiques présents dans l'environnement et joue alors le rôle de «catalyseur d'asphyxie».

Tableau 6
Effets du CO2 sur l'homme

Taux de CO2
En pourcentage par volume d'air.
Perte de conscience
Durée de l'exposition en minutes.
10 30
12 5
15 1

Le gaz chlorhydrique (HCl) , irritant, toxique et corrosif, est susceptible de provoquer la mort par oedème aigu du poumon. A titre d'exemple, indiquons que cent kg de PVC peuvent libérer plus de 57 kg de HCl, représentant 35000 litres de gaz pur. Certains auteurs expliquent que le seuil d'irritation du HCl est bien plus bas que son seuil de toxicité. Détecté avant d'être toxique, il pourrait autoriser la fuite des victimes vers un milieu sain.

Tableau 7
Effets du gaz chlorhydrique (HCl) sur l'homme

Concentration en HCl (ppm) Symptômes
1 à 5 Seuil de l'odeur
10 Légère irritation des muqueuses
50 à 100 Irritation de la gorge
1 000 à 2 000 Danger d'oedème aigu du poumon après une exposition de 30 minutes.

Les oxydes d'azote (NOx) se résument principalement à NO et NO2 qui peuvent conduire à la formation d'acide nitreux et/ou d'acide nitrique susceptible(s) de conduire à des oedèmes pulmonaires. Le NO2 reste le plus dangereux.

Tableau 8
Effets de l'oxyde d'azote (NO2) sur l'homme

Concentration en NO2 (ppm) Symptômes
20 à 50 Irritant
60 Dangereux pour 2 à 3 heures
90 Oedème pulmonaire après 30 minutes
250 Mortel en quelques minutes

Les effets cumulés

Il faut aussi indiquer que les effets des gaz toxiques se cumulent et rappeler que l'inspiration de quantités anormales de CO2 génère une surventilation conduisant à accélérer les effets des autres gaz toxiques. Plusieurs auteurs indiquent que la production de certains gaz toxiques dépend des températures de combustion. Cela vaut par exemple pour la combustion du polyuréthane, pour le HCN et le CO.

Tableau 9
Production de HCN et de CO en fonction des températures de combustion du polyuréthane
Grammes de CO et de HCN produits par kilogramme de polyuréthane brûlé.

Température
CO
HCN
400 °C
177,8
3
500 °C
363,4
8,4
600 °C
428,7
16,6
650 °C
0
0

Une lecture simple des données proposées par le tableau 9 montre une disparition du CO et du HCN à partir de 650 °C. Celui qui avancerait alors une diminution de la toxicité des fumées aurait sans aucun doute raison, mais il ne faut pas oublier qu'à la température citée, la survie de toutes les espèces vivantes est depuis longtemps interdite…

Deux cas particuliers

Les mousses de polyuréthane et les matières plastiques sont présentes dans tous les incendies conventionnels, où elles jouent un rôle majeur et incontestable dans l'installation d'un environnement hautement toxique. Sans entrer dans les détails, il nous semble utile de citer quelques publications permettant de confirmer ce rôle. Selon P. Reynaërt (cf. bibliographie) «un kg de polyuréthane (selon ses caractéristiques) libère en se consumant de 10 à 30 litres d'acide cyanhydrique». D'après S. de Nançay, «les mousses de polyuréthanes (…) brûlent facilement et rapidement sans que l'inflammation s'arrête si la flamme d'apport s'éloigne: elles crépitent sous la flamme, avec forte émission de fumée âcre, jaunâtre ou noire (…), leur combustion donne lieu à un important dégagement de CO, de CO2 et d'HCN». Selon I. Deloffre, «l'inhalation de fumées provoque le décès de nombreuses victimes au cours des incendies, mais la nature des gaz toxiques responsables de ces décès reste encore discutée. En dehors du monoxyde de carbone, les cyanures pourraient jouer un rôle important. En effet, la dégradation thermique de nombreux matériaux (…) synthétiques – en particulier le polyuréthane – contenant de l'azote, peut produire des concentrations toxiques de cyanures». Toujours d'après le même auteur,«les résultats des études cliniques sur l'importance des concentrations sanguines de cyanures chez les victimes d'incendie sont contradictoires; or, les cyanures disparaissent rapidement du sang et les prélèvements sanguins sont souvent obtenus après un délai de plusieurs heures par rapport au moment de l'exposition».

En conclusion

A l'évidence même, les fumées d'incendie sont fortement toxiques. Il convient donc de s'en protéger. Pour cela, les sapeurs-pompiers se munissent d'ARI à «circuit ouvert» et d'ARI à «circuit fermé». Les sapeurs-pompiers peuvent aussi disposer de caméras thermiques, indispensable complément aux ARI.